Ici, Éden
Exposition collective sous le commissariat d'Audrey Teichmann avec des oeuvres de Marion Baruch, Les Frères Chapuisat, Caroline Corbasson, Karim Forlin, Koka Ramishvili, Peter Regli, Stéphane Thidet et Bernard Voïta.
GENESES
Les récits des origines prolongent la formation de la matière par sa qualification : la nature est domestiquée par le langage. Il est la mise en ordre du chaos initial dont l'observation du monde permet parfois de présumer de la force puis de l'ordonnancement. Peter Regli, artiste de reality hackings (2), évoque le pouvoir souterrain des images et actes de déplacement. Auteur de tableaux évoquant des villes, il traite dans Oahu d'une île entière de l'archipel grondant et paradisiaque d'Hawaï, dont le feu tellurique menace de toujours tout recommencer.
C'est par ces éruptions volcaniques qu'émergent de leur profond sous-sol les diamants, formés au cours de milliards d'années dans la croûte terrestre. Sous le sceau d'une observation scientifique du monde, mais non sans mystères, Caroline Corbasson évoque cette matière générée loin dans le manteau terrestre, à très hautes température et pression, finalement observée au microscope à balayage : de l'infiniment lointain à l'infiniment présent. Time condense l'incalculable temps de sa formation et le patient temps de reproduction de l'une de ses poussières sur fond ultra-noir au charbon, matière primitive, obstinément pérenne. Son cadre de plomb, destiné à noircir, instaure un troisième rapport au temps, tenant de la révélation : la mise à jour de connaissances par remontée à la surface.
Le passage de l'analyse scientifique à l'analyse empirique de la matière peut être une simple question d'échelle.À la manière des habitants de la ville imaginaire de Macondo qui, à l'aube de leurs Cent ans de solitude (3), « découvrent la glace », l'observation des sculptures de Stéphane Thidet en appelle à l'ambiguïté de matières premières d'allure primitive. Composée d'ébarbures de porcelaine, Ce que l'on ôte est, entre sa nature de rebut de manufacture et la sophistication de sa couverte, un autre type d'oxymore difficile à identifier, mais dont la présence, pour des raisons inconnues, rappelle quelque chose.
NATURES TROMPEUSES
Cette réminiscence est le fondement du simulacre. Qu'il mente ou non sur sa nature, il est une œuvre en soi : l'imitatiofait d'un sujet naturel un objet naturaliste.
Koka Ramishvili traite de cette ambiguïté dans sa peinture, comme au travers de la photographie, dont la fidélité au modèle, engendrée par la technique, ne laisse de confier au sujet lui-même la question de la réplique ou du reflet. La serre d'Herbarium, prélèvement d'une nature exotique en centre urbain, l'ombre d'un palmier sur un mur de béton (Gaze (Shadow)), documentent les manifestations d'une aspiration à la nature que l'ère moderne a poussée aux abords des villes, ou échantillonnée. Le premier plan repoussoir d'une rambarde, les césures de l'architecture, tiennent à distance le rêve d'un retour aux sources. Flore et faune, similairement contenus par des barreaux ou barrières, déploient leur attrait formel, leur moirure, que Peter Regli sophistique et fige. Il pose, en silence, des oiseaux de pierres semi-précieuses dans des cages fines collectionnées en Asie, où les marchés aux volatiles couvrent les rues d'une assourdissante rumeur.
Quand l'allusion à une forme autre se détache d'un modèle astreignant, le passage de l'imitatioà la mimèsis (5) peut exprimer un rapport de l'art au réel lié à la maîtrise d'une technique - telle que le tissage, selon Démocrite. Le chatoiement et les formes ont alors leurs déclinaisons industrielles : les tissus réfléchissants dont Marion Baruch suspend les reflets changeants (Meta-reflet), formes métaphoriques, loin de répliques serviles. Meta : au-delà du spéculaire.
NATURE, CULTURE
La culture, en tant qu'appropriation de la nature par un acte de production et non de simple prélèvement, est une activité démiurgique. Elle est un ordre nouveau, empreint de rites, modelant des êtres biologiques en êtres sociaux. L'exposition considère ainsi des espaces naturels et espaces culturels, en simple coexistence ou reformulation de l'un par l'autre.
L'invention de l'outillage est une première emprise sur une nature dont ils domptent les fruits. Le retour à l'état de nature, fiction rousseauiste empreinte de nostalgie pour un monde dénué des corruptions de nos sociétés, est rompu par l'usage de ces prothèses, prolongeant nos bras et accroissant nos forces. Les outils de Stéphane Thidet, placés au sol comme après usage, traitent avec ambiguïté de cette rusticité fonctionnelle : la tête des marteaux, en fragile céramique, renverse leur valeur d'usage, les range du côté de la collection.
Le rapport à la nature est ainsi un rapport d'un corps à un paysage aux attributs bienveillants ou hostiles, et dont il s'accommode à sa façon. Climats, faune, reliefs variés, exercent leurs contraintes sur une constitution aux égales forces et faiblesses. Couvrir sa nudité est dans la Genèse un instinct honteux, lorsque le couple originel est chassé de l'Éden. Si Le Jardin d'Omar de Bernard Voïta emprunte à ses Jalousiesla tendance à dissimuler des morceaux de corps derrière ses volets, l'homme nu de l'ironique Copacabena des Frères Chapuisat ne subit aucun de ces actes de culture : ni gêne, ni froid.
La vision descartienne d'un homme « comme maître et possesseur de la nature » ne s'étend pas que sur un territoire. Il dresse aussi la cartographie d'un paysage dont il entend dompter les anfractuosités et occuper les sols. « C'est désormais la carte qui précède le territoire - précession des simulacres -, c'est elle qui engendre le territoire » (6). C'est sur deux échelles que Granite and Rainbow, de Karim Forlin, simule le paysage : grandeur nature, sous la lumière solaire d'un néon ; à taille réduite, soulignant à la peinture signalétique la surface de pierres brutes aux reliefs de chaînes montagneuses. Son titre, emprunté à un recueil de nouvelles de Virginia Woolf, évoque cette pensée du rapprochement du solide et de l'éthéré, qui serait une réconciliation moderne : « GRANITE AND RAINBOW / glomeration of incongruous things - the modern mind » (7).
Que reste-t-il du rêve d'Éden? « C'est le réel, et non la carte, dont des vestiges subsistent çà et là, dans les déserts qui ne sont plus ceux de l'Empire, mais le nôtre.
Le désert du réel lui-même » (8).
2. Interventions anonymes dans l'espace public.
3. Gabriel García Márquez, Cent ans de solitude, 1967
4. imitatio, -ionis, f : imitation, copie
5. Notion philosophique platonicienne et aristotélicienne, issue du grec ancien μίμησις, de μιμεῖσθαι(mimeisthai, « imiter », de μῖμος, « imitateur, acteur »)
6. Jean Baudrillard, Simulacres et simulation, Paris, Galilée, 1981, p. 10
7. « Granit et arc-en ciel : agglomération de choses incongrues : l'esprit moderne », Virginia Woolf, Granite and Rainbow, partie 19, 1958
8. Jean Baudrillard, Op. Cit., p. 10